INTRODUCTION
L’étude Perceptions sociales du fou, du malade mental et du dépressif en population générale en France (Jean-Yves Giordana, et al, 2010) est instructive car selon ses résultats l’opinion commune pense que comme le fou, le malade mental « n’a guère d’émotions, ne pleure pas, ne tente pas de se suicider », que comme le fou il a « cette faculté de poser problème à autrui plus qu’à soi-même. » Cette enquête laisse transparaître le rapport ténu qu’entretiennent maladie mentale et folie, si telle chose existe, dans la pensée commune. Elle révèle aussi que la maladie qui a le plus héritée des stigmates liés à l’archétype du fou est la schizophrénie. Selon le tableau issu de l’étude « Stigmatisation of people with mental illness » (Jean-Yves Giordana, et al, 2010) traduisant en nombres chiffrés l’impact des préjugés sur les affections psychiques, on observe que 71,3 pour cent de l’échantillon pensent que les personnes avec une schizophrénie sont dangereuses, 77,3 pour cent ont la pensée qu’elles seraient imprévisibles, 59,9 pour cent perçoivent qu’elles sont différentes et 50,8 pour cent expriment l’opinion d’une absence de guérison. Les conséquences de ces opinions se traduisent par des discriminations envers les personnes concernées, mais aussi et surtout par des discriminations auto-anticipées, alors même qu’elles ne les ont pas effectivement expérimentées.(Jean-Yves Giordana, et al, 2010)
Des campagnes au sujet de la schizophrénie sont réalisées en passant de l’affiche, au spot audiovisuel jusqu’aux interfaces afin d’encourager la recherche, d’ouvrir à plus de tolérance et d’améliorer la perception que ces malades ont d’eux-mêmes. Ces campagnes vouées à opérer un renversement des perceptions convoquent parfois des représentations visuelles qui appuient justement sur « l’anormalité ». La récurrence de ces images induit des visions stéréotypées qui puisent dans une imagerie renforçant l’exclusion. Prenons l’exemple du projet Time to change mené par les associations Mind et Rethink Mental Illness qui déplorent l’usage suranné du headclutcher en proposant des ressources d’images qui brisent ce stéréotype. Le motif du headclutcher se retrouve en miroir dans le tableau d’Antoine Wiertz intitulé Faim, Folie et Crime (cf.fig 1) et dans le spot de sensibilisation Une autre réalité de la fondation Deniker.(Une autre réalité, Fondation Deniker 2021) La prolifération de cette image galvaudée tire un portrait des malades qui oscille tantôt entre tristesse éternelle ou folie pure. Cet exemple montre que la représentation de la maladie mentale fait souvent appel à des images anciennes, en puisant dans une iconographie qui s'est construite bien au-delà du champ de la communication visuelle. Il montre également que les images convoquées par ces campagnes peuvent par moment contredire leurs objectifs initiaux.
Les questions suivantes vont ainsi occuper notre recherche : Comment le motif iconographique de la folie est-il mobilisé dans ces campagnes ? Comment retrouve-t-on, dans les images conçues pour ces campagnes, la trace de motifs plus anciens qui appartiennent à l'histoire de la représentation, à l'histoire de l'art, au cinéma et à la photographie ? Afin de répondre à ces interrogations différents objets et champs seront balayés : les campagnes de communication au sujet de la schizophrénie, les campagnes portant sur la maladie mentale dans une moindre mesure puis les représentations visuelles liées à la maladie mentale et à la folie dans des domaines picturaux, photographiques et audiovisuels.
En vue de déceler la présence de ce motif dans les campagnes de communication, nous compulserons une série d’ouvrages dont l’essai Seeing madness, insanity, media and visual culture (W. J. T. Mitchell, Seeing,2012) de W.J.T Mitchell pour commencer, une des figures principales des visual studies. Son ouvrage permettra d’analyser les représentations de la maladie mentale et de la folie dans le domaine du cinéma. Dans le même sillage l’article Portrayals of Schizophrenia by Entertainment Media: A Content Analysis of Contemporary Movies (Patricia R. Owen, 2012) rédigé par Patricia R. Owen engage une réflexion autour des représentations erronées de la maladie mentale dans les films contemporains. Un éventail de films sélectionnés par l’autrice révèle que les trames scénaristiques mettent l’accent sur la représentation des symptômes auditifs et visuels de la maladie, qu’un quart des protagonistes y commet des homicides, puis qu’un tiers passe au suicide. Ce papier questionne la réception de ces fictions ainsi que la façon dont ces interprétations influent sur l’opinion publique.
Afin d’affiner l’approche iconographique, la publication Images de la folie de Claude Quétel ( Claude Quétel, 2010) nous propose une sélection de représentations visuelles piochées dans l’Histoire de l’art. Plusieurs thèmes traversent sa publication : les représentations allégoriques de la folie à partir du XVe siècle puis les représentations asilaires et physionomistes. Il n’omet pas non plus de citer les images portées par le courant antipsychiatrie des années 60, tout comme les œuvres vibrantes et sensibles de l’art brut. Dans la même veine, le professeur en sciences sociales et humanités Sander Gilman examine dans son ouvrage Disease and representation: images of illness from madness to AIDS (Sander L. Gilman,1988) , les conceptions de la maladie et leurs représentations visuelles dans la culture occidentale. L’écrit mettant en lumière les stéréotypes que ces représentations véhiculent. Un autre ouvrage de l’auteur ; Seeing the insane (Sander L. Gilman, 2014) focalise son sujet sur la manière dont les représentations culturelles et artistiques d’une culture donnée façonnent le traitement même des malades psychiques en société.
En s’orientant dans le domaine artistique l’article A Visual Culture of Stigma : Critically Examining Representations of Mental Illness d’après Jennifer Eisenhauer, aborde les conséquences des représentations picturales de la maladie sur la stigmatisation. L’autrice insiste sur le rôle que peuvent jouer les enseignants auprès des étudiants face à la persistance de ces images négatives, invitant à l’exercice du regard critique. Le recueil photographique The Face of Madness: Hugh W. Diamond and the Origin of Psychiatric Photography (Hugh Welch Diamond et al, 2014) de Sander Gilman, Hugh W.Diamond et John Conolly d’autre part entreprend un tour d’horizon de la photographie psychiatrique dès ses balbutiements aux 19e siècle, laissant défiler une accumulation de portraits au fil de ses pages. L’ensemble des clichés s’inscrit dans la tendance physionomiste de la psychiatrie d’alors, qui tente de capturer le profil générique du malade mental. Ces ouvrages réunis seront porteurs de sens durant la recherche puisqu’ils inviteront à observer les résurgences de ces représentations typiques de la maladie mentale dans les campagnes. Il est important de souligner que la littérature sur le sujet reste rare et peu étudiée, comme Jennifer Eisenhauer le remarque à juste titre ; «The depiction of mental illness in art, medical illustrations, and popular media spans centuries; however, issues regarding the representation of mental illness remain on the margins in comparison to critiques of representations of class, gender, race, and sexuality.»
La méthode d’analyse favorisée pour éclaircir le questionnement sera iconographique et textuelle, il s’agira de réaliser des analyses croisées et comparatives entre savoirs théoriques (iconologie, théorie de l’image) et objets concrets (photographie, représentations picturales, media). L’on s’attachera donc à étudier dans quelles proportions le motif iconographique de la folie se distille dans les campagnes de communication portant sur la schizophrénie, et comment sa présence alimente des représentations stigmatisantes.
Hypothèse 1
Le spot de sensibilisation Une autre réalité paru en 2018 et initié par la Fondation Deniker (cf. fig 2 à 9), vouée à soutenir la recherche et la prévention en santé mentale, nous permettra d’expliciter ce propos. La vidéo est composée de plusieurs plans qui dévoilent tour à tour des fragments de vie d’une personne avec une schizophrénie. Le protagoniste en proie à des hallucinations impromptues et frappantes est affublé d’un casque de réalité virtuelle, comme un moyen visuel de signifier que son monde nous échappe, le plaçant d’office dans une posture marginale. Les séquences alternent entre un point de vue externe et une caméra subjective au cadrage claustrophobique censée nous glisser dans la peau du personnage afin d’en saisir les émotions à la première personne.
Le but poursuivi par cet artefact audiovisuel est donc de sensibiliser aux symptômes de la maladie tout en invitant à plus d’empathie. Une autre réalité s’inscrit plus largement dans le champ des actions de déstigmatisation en santé mentale qui recouvrent divers objectifs tels que la prévention, le témoignage ou la solidarité entre autres. Les productions audiovisuelles des campagnes de sensibilisation qui présentent symptômes de la maladie font émerger certaines tensions : celles du stigmate visuel et de la réalité symptomatologique. Patricia Owen relève au long de son papier Portrayals of Schizophrenia by Entertainment Media: A Content Analysis of Contemporary Movies (Patricia R. Owen, 2012), un biais de représentation visuelle dans les productions cinématographiques qui s’évertuent à représenter les symptômes positifs de la maladie à profusion, c’est-à-dire les manifestations ostensibles qui se traduisent par des agitations ou des perturbations extérieures visibles (hallucinations, délires, troubles psychomoteurs). Or l’autrice détaille que les symptômes négatifs, en sommeil aux yeux du monde demeurent plus fréquents et prégnants dans l’évolution de la maladie (alogie, anhédonie, aboulie, apathie).
Autre remarque, le symptôme se définit en tant que manifestation spontanée d’une maladie pouvant être perçue subjectivement par le sujet ou constatée objectivement par un observateur. Une autre réalité donne alors à voir les symptômes hallucinatoires (visuels et auditifs) d’un point de vue subjectif, mais soutenons le postulat que cette perspective découle d’une volonté de donner corps, d’incarner de manière tangible un phénomène objectivement invisible pour tout autre personne qui se distingue du malade. En tant que sujet extérieur à l’événement hallucinatoire nous sommes dans l’impossibilité de nous substituer à cette autre subjectivité pour en saisir le vécu traumatique singulier, sinon par transfert et identification sous la forme d’une catharsis visuelle. Le principe d’image subjective et intrinsèquement insaisissable a été examinée par W.J.T.Mitchell dans Iconologie: image, texte, idéologie , au fil de son cheminement il y déploie une typologie des images dont celle d’image mentale. Au sujet de l’image mentale l’auteur écrit que « quelqu’un peut percevoir des images dans sa tête lorsqu’il rêve, mais nous n’avons accès qu’à ses mots, il n’existe aucun moyen (selon cet argument) de les saisir d’un point de vue objectif » . Mitchell poursuit en appuyant sur la dimension brumeuse de l’image mentale ainsi que son caractère multisensoriel. Plus précisément, une image mentale se démarque d’une image matérielle ou réelle selon lui puisque son ontologie même n’est pas figée par un cadre au sens stricte du terme ; l’image mentale est mouvante et polymorphe. En ce sens, elle peut tantôt revêtir chez certains une texture plus imagée puis se muer chez d’autres sous la forme de mots ou de pures abstractions : « La stabilité et la permanence des secondes semblent faire défaut aux premières, sans compter qu’elles varient d’un individu à l’autre : si je dis vert par exemple, mes interlocuteurs sont susceptibles de voir de vert dans leurs esprits mais certains ne verraient qu’un mot, voire rien du tout. » Dès lors, sensibiliser à un phénomène aussi impalpable et différencié semble relever de l’infaisable, d’autant plus que ces symptômes ne sont pas les plus inhérents à la schizophrénie, mais a fortiori les plus spectaculaires et impressionnants pour un observateur.
De même les auteurs du papier « Prejudice and Schizophrenia: A Review of the “mental Illness Is an Illness like Any Other” Approach » démontrent qu’une approche que l’on pourrait qualifier de symptomatologique ou de biogénétique en leurs termes est souvent associée à la dangerosité, à l’imprévisibilité, à la peur et au désir de distanciation sociale. Ce point de vue met l’accent sur l’aspect actif de la maladie en occultant ses aspects plus passifs, notamment la possibilité des schizophrénies catatoniques. La question de la visibilité du symptôme est une constante qui traverse la littérature au sujet de la représentation du malade mentale et de la « folie », dont le papier A Visual Culture of Stigma : Critically Examining Representations of Mental Illness rédigé par Jennifer Eisenhaeur. L’autrice fait le constat, qui laisse transparaître en filigrane la pensée de Gilman Sander dans Disease and representation: images of illness from madness to AIDS , que le désir de visualiser la maladie mentale résulte d’une anxiété de ne pas être en mesure d’identifier le malade, dirons-nous le déviant ou le fou dans la pensée commune. Elle ajoute que cette peur s’est disséminée dans les domaines de l’histoire, de la science ou de la médecine ; les photographies psychiatriques de Hugh Welch Diamond héritées de la tendance physionomiste de leur temps, ou encore le document Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatre qui établit une comparaison entre la morphologie des malades mentaux et les races de chevaux témoignent tous deux de cette volonté pressante de rendre visible le « stigmate ». Les classifications physionomiques des criminels de Francis Galton ou celles auriculaires des individus soumis à l’interdiction de séjour, évadés ou recherchés de Paris (1906) entrent en résonnance avec ce principe car elles rendent plus clairement détectable la corrélation entre la perception d’une dangerosité et la nécessité de traquer visuellement les présages de ce péril.
Erving Goffman caractérise le stigmate dans son ouvrage éponyme ; Stigmate : les usages sociaux des handicaps comme un terme qui fut inventé par les Grecs en vue « d’exposer ce qu’avait d’inhabituel et de détestable le statut moral de la personne signalée ». La notion de visibilité est énoncée plus après par l’auteur lorsqu’il aborde le problème de l’exposition d’un stigmate, parfois dissimulé ou dévoilé, il permet en ses termes de « produire le moyen de faire savoir qu’il est possédé par tel individu ». Cette révélation du stigmate s’opère quelquefois en dépit d’une réalité symptomatologique en puisant par ailleurs dans une imagerie particulière de la folie qui frôle le caricatural (cf. Une autre réalité). André Gunthert définit le principe d’imagerie narrative comme « une production des industries culturelles, où l’image ne peut plus être considérée comme une forme isolée, mais comme un nœud de réseau. » Il entend par là qu’une imagerie se constitue en tant que telle car elle se démultiplie et se propage en faisant toujours référence à l’ensemble thématique duquel elle émane, ces images sont comme porteuses d’une sorte de stéréotype plastique dont chaque nuance tisse un lien supplémentaire qui étoffe et colore ce récit visuel propre. Selon cette théorie l’imagerie narrative est identifiable par son appartenance à un corpus thématique cohérent ainsi que par sa puissance générative quasi-autonome et séparée de tout référant textuel, comme une légende qui instaurait un contexte par exemple.
Avançons que les imageries narratives invoquées par les campagnes de communication en santé mentale, cultivent une stigmatisation visuelle basée sur la récurrence de stéréotypes. Une des imageries narratives qui semble imprégner les représentations visuelles de la folie se retrouve dans le motif du headclutcher. Sa présence surgit respectivement de manière plus ou moins voilée dans les campagnes de sensibilisation Schizo the fiction , #Notehagaselloco et Une autre réalité . Les occurrences de ce motif distinctif forment un stigmate visuel du headclutcher, la concrétisation de cette discrimination visuelle est d’après Jessica Eisenhaeur, une autre manière de se laisser bercer par l’illusion que la limite entre le fou et le sain d’esprit est résolument arrêtée : « Stigma, a literal and metaphorical branding of the body for the purposes of disgrace and condemnation, is about marking the “Other” and delineating boundaries between “us” and “them.” « The center of popular understanding of madness : madness must express itself in a way that is inherently different. » , tel que l’énonce Gilman, interroge l’idée partagée selon laquelle la folie se manifesterait de manière forcément différente, en effet pourquoi devrait-il en être ainsi ?
Les productions audiovisuelles recèlent de nombre d’autres motifs que l’on doit s’atteler à décortiquer, convions à nouveau le spot Une autre réalité qui s’achève solennellement sur la phrase jetée noir sur blanc « être victime de schizophrénie, c’est être prisonnier d’une autre réalité. » Pareil à un couperet qui tombe, le terme prisonnier semble peu à propos, du fait qu’il suggère une fois de plus les notions d’enfermement et d’internement. Ce mot peut amener son lot de représentations archétypales telle que celle du fou, enfermé dans un asile barbare, sous camisole de force et reclus d’une chambre capitonnée. Les films Shutter Island et In the mouth of madness (L’antre de la folie, cf.fig 1, affiches) donnent d’ailleurs vie à ces représentations désormais galvaudées dans les imaginaires collectifs.
Hypothèses approfondies
Les productions audiovisuelles des campagnes de sensibilisation qui représentent les symptômes de la maladie font émerger certaines tensions : celles du stigmate visuel et de la réalité symptomatologique.
Les productions audiovisuelles des campagnes de sensibilisation citent un motif iconographique hérité du cinéma qui marginalise et isole.
Hypothèse 1
Afin de développer l’hypothèse selon laquelle les campagnes de sensibilisation qui représentent les symptômes de la maladie insistent sur l’anormalité de l’individu en convoquant des représentations qui renvoient à une forme de déviance sinon de folie. Nous prendrons l’exemple du spot de sensibilisation Une autre réalité dévoilé en par la fondation Deniker, vouée à soutenir la recherche et la prévention en santé mentale. La vidéo débute par une conversation entre un jeune homme portant des lunettes de réalité virtuelle et un petit garçon, la séquence est cadencée par une musique frénétique qui fait naitre un sentiment croissant de tension tout au long de la vidéo. Cette atmosphère pesante est renforcée par une photographie assez sombre aux tons désaturés qui dessinent une sorte de grisaille visuelle. La prééminence de la couleur rouge orangé peut être soulevée malgré les teintes de jaune qui tentent de rivaliser trop timidement parfois. Les images utilisées nous livrent presque des visions horrifiques un visage au teint mortifère dénué de bouche et de globes oculaires un chien enragé auxquels s’ajoute le plan d’un homme terrifié qui tente de s’arracher aux images qui le hantent21. D’un point de vue plus symbolique et culturel, la séquence de la pluie de grenouille22 n’est pas sans faire écho aux « dix plaies d’Egypte » véritables fléaux venant s’abattre sur le peuple égyptien dans le livre de l’Exode. En mobilisant une autre analogie, la séquence peut évoquer les scènes d’attaques de corbeaux dans les Oiseaux de Hitchcock dont le genre cinématographique se rattache à l’épouvante. On m’opposera que j’extrapole, mais je ne pense pas trop m’avancer en mettant en doute la pertinence de cette imagerie horrifique, tout comme le recours troublant à la notion de tourment, plutôt communément contre indiqués dans ce type de contexte. Je pense que chacun est en mesure de ressentir l’ambiance anxiogène générale qui émane de la vidéo, même s’il n’y a pas de lien effectivement établi avec les références citées plus haut pour tout le monde. La caméra subjective et le cadrage claustrophobique de la séquence de la voiture2 laissent transparaître de manière assez claire ce sentiment d’étouffement et de cloisonnement ambiant. La vidéo met l’accent sur les manifestations visuelles et auditives vécues par le protagoniste, mais aussi fidèles et réalistes soient elles, elles ne nous poussent pas à « embrasser cette différence », mais suscitent à fortiori le désir de s’en éloigner par peur ou répulsion. Tout cela concourt à insuffler une aura qui frise le malaise, nous pouvons alors affirmer sans grandes peines que ces représentations n’invitent pas plus à se sentir sensibilisé qu’à avoir l’envie de consulter en cas de besoin. Par ailleurs, nous sommes en droit de supposer que ces images revêtent un caractère assez violent lorsque les personnes ayant ces troubles se voient dépeintes comme tel. Le spot s’achève solennellement sur la phrase écrite blanc sur noir être victime de schizophrénie, c’est être prisonnier d’une autre réalité cette accroche est aussi déclinée sur leur site avec l’ajout se soigner c’est se libérer Le terme « prisonnier » me semble peu à propos, du fait qu’il renvoie une fois de plus à la notion d’enfermement et d’internement. Ce mot peut amener son lot de représentations archétypales telle que celle du fou, enfermé dans un asile barbare, sous camisole de force et reclus dans une chambre capitonnée2, ces représentations ont une véracité historique et ont réellement existé, mais le but de ces campagnes n’est pas tant, à mon sens, de faire état d’une réalité historique ou symptomatologique, mais plutôt de changer la perception d’une forme de déviance dans la société. Afin de déconstruire le mythe du malade fou totalement hors du monde auquel il est impossible de s’identifier. Les campagnes qui représentent la maladie en passant par le prisme de la déviance soulèvent ainsi la limite poreuse qui subsiste entre représentation d'un trouble mental et représentation de la « folie ».
Hypothèse 2
La course au spectaculaire est un problème récurrent dans les productions audiovisuelles des campagnes de sensibilisation. Celles-ci souhaitent solliciter par tous les moyens l’affect du spectateur et attirer son attention, quitte à s’éloigner complétement des volontés de déstigmatisation initiales. Schizo (cf. fig 11 à 14) est un projet de sensibilisation qui se veut objectif en adoptant un point de vue quasiscientifique, cependant la vidéo pilot du projet emprunte manifestement un grand nombre de ressorts propres au trailer de cinéma, en théatralisant la folie. Les moins subtiles de ceux-ci seraient par exemple les dessins hallucinés griffonnés frénétiquement par la protagoniste, les cadrages inclinés2 , les plans rapprochés et la photographie brumeuse . L’atmosphère oppressante est amplifiée à coup d’effets sonores qui mélangent des sortes de cornes de brume à des voix gutturales issues de quelques obscures célébrations rituelles. La chute de la vidéo nous révèle que tout cela n’était en réalité qu’un scénario et qu’il faut ainsi se concentrer sur les traitements et les avancées de la recherche mais la représentation des symptômes réalisée précédemment altère ce message et dissipe l’impact qu’il pourrait avoir.
Hypothèse 3
Ensuite il s’agira d’observer de quelles manières les campagnes qui privilégient un seul type d’action évitent l’usage de représentations visuelles trop englobantes qui freinent le stéréotype. Afin de démontrer cela appuyons nous sur la campagne Libérons le smaux de L’Unafam celle-ci s’inscrit précisément dans une démarche de solidarité envers les aidants sous forme de témoignages. Les images convoquées ne représentent pas ces personnes dans un rapport direct à la maladie mais passent par le biais de l’écriture, évitant des représentations visuelles trop caricaturales qui peinent à retranscrire visuellement les réalités propres à chaque pair aidant. L’action de témoignage privilégiée permet de se concentrer sur les émotions et les ressentis traduits le plus simplement par des pensées couchées sur papier. La typographie manuaire donne corps à la subjectivité de la personne et le bas de casse incite à plus de confidences. Le panel de couleurs pastelles reste doux et se détache de la sobriété du fond gris. Les photos à fond perdu dissimulent l’identité des personnes invitant à s’identifier plus facilement.
Hypothèse 4
Certaines campagnes parviennent à s’extraire de cette iconographie négative en adoptant un point de vue transversal qui ne se focalise plus sur la singularité de l’individu, mais plutôt sur l’environnement et le contexte dans lesquels il baigne témoignant des multiples identités de celui-ci d’ordinaire relégué à son unique statut de malade. L’affiche de la journée de la schizophrénie de l’association schizinfo illustre asse bien cette hypothèse. Le médium arborant le titre Ma vie c’est pas seulement la schizophrénie offre une représentation différente de l’individu en rassemblant visuellement des objets en rapport avec ses passions. Ce principe dévoile des facettes de l’individu avec un trouble d’ordinaire gardées dissimulées voire complétement annihilées. La typographie linéaire tout en clarté et sobriété s’accorde avec la régularité des objets qui jonchent le sol et le duo de couleur vert et blanc qui accompagne le tout permet d’avoir une ambiance plus sereine. L’aplat vert incliné mime un mouvement d’ascension au centre duquel les lettrages en haut de casse affirment et ancrent le propos visuellement sans que l’affiche ne crie grâce à des choix graphiques sobres et équilibrés. Le projet d’interface porté par la même association Vivre avec la schizophrénie (cf.fig 16 à 20) nous plonge dans le quotidien d’une personne avec cette maladie nous montrant différents pans de sa vie comme les séances avec sa thérapeute les matchs de foot avec ses amis ses séances d’art thérapie ou encore ses inquiétudes face aux regards des gens. La transversalité de ces représentations et l’authenticité visuelle du projet permettent de voir l’individu sous différentes coutures en le rendant plus banal pourrait-on dire normal. Lorsque l’on commence à s’immerger dans l’expérience interactive nous tombons tout d’abord sur une page d’accueil qui présente le titre dans une typographie à sérif aux pleins et déliés contrastés dont le détail des gouttes généreuses évoque un aspect plus empathique le fond, est un patchwork d’images mouvantes qui dansent à l’horizontale dans un mouvement aérien et nous laissent entrevoir des bribes de l’expérience à venir sur un fond sonore vaporeux et apaisant.
Hypothèse 5
Nous allons désormais émettre l’hypothèse qu’un langage graphique et sémantique aux connotations positives évacuent l’aspect dramatique reproché à certaines actions de communication. Afin de clarifier cette théorie le contre exemple de la campagne Voice scanner (cf.fig 21 à 23) est judicieux Le spot présente tout d’abord un produit perfectionné aux facultés incroyables, poursuivant la lecture la page nous révèle que ces obets sont fictifs et les fruits d’un trouble cette perspective est intéressante car elle décontextualise la représentation de la maladie dans un premier temps en l’ancrant dans un champ technologique, mais lorsque l’on parvient à l’accroche qui dévoile le sens caché, les écueils semblent s’accumuler. La fameuse phrase en capitale rouge orangé est jetée sur un fond noir profond dans lequel le mot délire sonne encore plus discordant scrollant davantage, la photo utilisée en noir et blanc inspire un aspect général plutôt dramatique plus en bas une vidéo présente littéralement une personne en plein délire se trouvant en possession d’une de ces inventions les impressions visuelles négatives sont visibles de manière encore plus limpide dans les affiches de film qui incarnent assez bien les ressorts graphiques et visuels à ne pas figurer selon moi. Les affiches de films Jacob’s L’antre de la folie présentent toutes trois des palettes de couleurs sombres et dépeignent leur personnage principal dans une posture esseulée et désespérée. Leur composition est souvent déséquilibrée et asmétrique jouant sur une forme de chaos visuel, avec un fourmillement de toiles d’araignée et une superposition d’images anarchiques. Un vide inquiétant et un flou qui n’est pas sans rappeler les autoportraits de Francis Bacon pour Jacob’s Lader, puis un cloisonnement de toute part de l’acteur dans L’antre de la foliee , qui est étouffé par un mur capitonné ensanglanté d’un côté puis restreint par les éléments de texte ferrés gauche et le titre en bas de l’autre. Le visuel de l’association #No soy un circo s’empare d’ailleurs de ces stéréotypes pour dénoncer les représentations stigmatisantes de la maladie. L’affiche cette campagne et et celles de la journée de la schizophrénie de l’association schizinfo parviennent à ne pas faire référence visuellement à la maladie grâce l’usage de représentations qui la sortent de son contexte; mariage, costume et nœud papillon, objets qui parsèment une pièce. Les métaphores permettent aussi de donner vie de nouvelles images, comme le fait la campagne No te hagas el Loco que l’on pourrait traduire par ne fais pas le fou qui représente la guérison comme une fleur qui éclot dans un jaillissement de couleurs jaune rouge et bleu. L’animation la peinture et la typographie qui paraissent faites à la main ajoutent un côté chaleureux renforcé par une musique de fond jazzy qui nous laisse une note de fin positive loin des représentations dramatiques de la maladie.
Plan de travail
Comment le motif iconographique de la folie est mobilisé dans ces campagnes ?
Comment les campagnes de communication perpétuent une forme de stigmatisation en dépit d’une volonté de déstigmatiser et de rapprocher ?
Plan de redaction
Rendre visible le stigmate
Ériger des barrières : écarter, marginaliser

Projet pratique